Les voeux pieux et les bonnes résolutions ont fait long feu. Il faut dire aussi que j'avais anticipé en les prenant dès le mois d'octobre avec la première chronique... mais finalement, en septembre, en novembre ou en janvier, le problème est toujours le même : comment tenir dans la longueur sans se laisser déborder par le quotidien ?
Je suis heureuse de vous retrouver ce mois-ci pour une nouvelle chronique (plus personnelle ?).
Bonne lecture !

« Tout tient à un fil, on est toujours en péril. », Alberto Giacometti
Perdre le fil...
La dernière chronique était prévue pour le mois de décembre dernier, aux alentours de Noël. La vie et ses imprévus en ont décidé autrement et j'ai perdu le fil. Je me suis retrouvée débordée par la réalité, par les évènements et il m'a fallu plusieurs mois pour reprendre pied. J'ai fait de mon mieux pour que les difficultés du quotidien ne viennent pas bouleverser mon travail et la façon dont je l'exerce. Certains ont peut-être remarqué des changements. J'ai même été contrainte d'en parler à d'autres. Cependant, j'ai quand même l'espoir que la majorité des familles avec lesquelles je travaille n'ait rien remarqué.

Un long fil tranquille ?
Pendant ces longs mois, je n'ai pas cessé de penser aux élèves. Parce que la vie vient les chahuter eux aussi et ne leur laisse pas plus de répit qu'à nous, adultes et on a souvent tendance à l'oublier.

Je repensais aux élèves que j'avais eus en classe. Ceux dont les parents sont alcooliques, ceux dont les parents se disputent à la maison, ceux qui viennent de perdre quelqu'un... Mes élèves étaient des adolescents pour lesquels venaient souvent s'ajouter des préoccupations bien éloignées de l'école, des bonnes notes et des bulletins. Des élèves qui se trouvent parfois en pleine tempête émotionnelle, qui apprennent à grandir, à gérer leurs frustations, leurs déceptions et à se construire dans leur rapport aux autres.
Aujourd'hui, je n'ai plus d'élèves en classe mais je vois au cabinet des enfants et des adolescents qui ont, eux aussi, une vie bien chargée et surtout pas toujours facile. Je vois aussi des familles qui n'osent pas partager les problématiques intra-familiales avec l'école et qui gardent, pour elles, des informations qui pèsent sur la vie de leurs enfants.
Et surtout, je vois encore, comme je le voyais déjà lorsque j'étais enseignante, des attendus de rigueur et de régularité impossibles à tenir pour certains élèves. Je vois, comme je le voyais déjà, des adultes qui oublient que la vie, même des enfants, n'est pas toujours un long fleuve tranquille.
Relâcher la tension
Il y a quelques années, je recevais souvent des plaintes concernant une de mes collègues qui donnait beaucoup de devoirs. Même les meilleurs élèves se sentaient submergés, disaient n'avoir plus le temps pour les mathématiques et le français. Cette enseignante faisait tellement régner la terreur si les devoirs n'étaient pas faits que certains élèves préféraient sacrifier un contrôle plutôt que d'être punis par elle.
Parmi mes élèves, certains avaient des mots dans leur carnet pour quitter l'école plus tôt pour aller chercher leur petit frère ou leur petite soeur à l'école. D'autres devaient gérer leurs parents alcooliques le soir en rentrant ou le matin avant de partir. D'autres encore avaient déjà tellement de difficultés qu'un seul exercice leur prenait le temps de quatre ou cinq. D'autres, enfin, rentraient le soir dans un centre d'accueil pour réfugiés et vivaient sous la menace de recevoir une expulsion du territoire. Je pourrais poursuivre cette liste à l'infini. Et à la fin, la même question qui se pose encore aujourd'hui : que gagnait cette enseignante à exercer une telle pression sur nos élèves ? Et surtout, je sais qu'elle n'était pas la seule. Tous les enseignants ne sont pas comme elle mais il en existe. Beaucoup.

Aujourd'hui, au cabinet, je reçois des familles désemparées. Des familles qui vivent des évènements difficiles mais que l'école met parfois face au mur sans s'en apercevoir. Je repense à ce petit garçon dont les parents étaient en cours de séparation mais vivaient encore sous le même toit sans s'adresser la parole. Ce petit garçon avait des problèmes de colère à l'égard de ses camarades. S'il est légitime d'accompagner cet élève dans ses relations aux autres, insister pour que les parents réalisent des bilans de QI ou d'attention dans ces conditions est réducteur et inapproprié.
De telles situations ne sont pas isolées. Les troubles des apprentissages et/ou de l'attention deviennent parfois des explications faciles dans des contextes qui ne le sont pas. Un PAP ne peut pas tout régler, un PPRE non plus.
Parfois, l'élève a juste besoin qu'on le laisse souffler et qu'on lui fasse confiance. Je suis convaincue que des devoirs ou des évaluations ratés pendant quelques semaines ne mettent pas en péril une scolarité.
Les écouter
Parfois, l'élève a juste besoin qu'on le laisse grandir, qu'on le laisse gérer parce que sa priorité n'est pas l'école, qu'on lui tende la main parce qu'il a tellement de colère qu'il ne sait plus comment l'exprimer.
La pathologisation des difficultés les invisibilisent et empêche de les prendre en charge correctement. Je me souviens d'un adolescent arrivé en France à contrecoeur, baladé de centre d'accueil en centre d'accueil. Il était insolent, agité, perturbateur et nous avons vécu des moments un peu difficiles ensemble. Le chef d'établissement diagnostiquait déjà un trouble de l'attention. Peut-être avait-il raison. Ou peut-être pas. Toujours est-il qu'après quatre ans dans un établissement sécurisant, dans un contexte stable qui lui offrait la possibilité de faire ses devoirs au calme grâce au dispositif devoirs faits, grâce à son groupe de copains et, aussi, évidemment grâce aux enseignants qui avaient mis en place un tutorat et le suivaient pour son orientation, ce gamin-là a obtenu le lycée qu'il voulait et a réussi ses études par la suite.
Je repense à ce petit gars qui rencontrait des difficultés importantes dans ses relations aux autres : colère, violence verbale et violence physique... Le collège réclamait des bilans orthophonique et attentionnel. Mais cet adolescent avait aussi un parcours de vie difficile : l'absence d'un parent, le sentiment de rejet qui en découle, l'expatriation, une début de scolarité à l'étranger, des insultes racistes dans les couloirs...

Ecouter les élèves, c'est parfois, aussi, entendre ce qu'ils n'ont pas envie ou n'osent pas dire. Quel élève de collège ira avouer qu'il a peur du noir parce que sa maman n'est plus là ? Quel enfant dira, alors qu'il pleure en arrivant à l'école, que c'est parce que son papa est en prison ou en cure de désintoxication ? Ecouter les élèves, c'est aussi se dire qu'on ne les connaît jamais autant qu'on croit, qu'on ne voit d'eux que ce qu'ils veulent bien nous montrer.
Au collège, il me semble que cette dernière remarque est encore plus vraie. Avons-nous déjà oublié qui nous étions à leur âge ? Que la note de musique comptait moins que la récré avec les copines ou que la sortie au ciné du week-end ? Nos élèves vivent des choses importantes en grandissant, autrement plus essentielles que le dernier contrôle de Mathématiques. Ecoutons-les et surtout, laissons leur la place pour les vivre sereinement.
Et finalement, renouer avec la réalité

Je ne crois pas avoir eu la réputation d'être une enseignante indulgente avec mes élèves. Mais j'aime à croire et j'espère, surtout, qu'ils ont gardé le souvenir d'une personne compréhensive et humaine. Le souvenir de quelqu'un qui, parfois, comme eux, perdait le fil mais qui savait aussi relativiser et leur laisser une seconde chance.
Je suis convaincue que compréhension n'est pas synonyme d'indulgence. Laisser couler si les exercices ne sont pas faits n'empêche pas d'être vigilants quand les mauvaises notes s'enchaînent ou quand le comportement se dégrade.
Lorsque nos élèves perdent le fil et parfois s'enfoncent, l'école doit rester le filet de sécurité ou la main tendue pour leur permettre de renouer avec la réalité. Mais l'autoritarisme et les sanctions ne sont jamais synonymes de confiance et d'épanouissement. La stigmatisation et la culpabilisation ne permettent jamais de trouver des solutions.
Je sais que la majorité des enseignants est de bonne volonté et souhaite pouvoir accompagner au mieux les élèves en difficulté, tout en se sentant parfois démunis face aux situations rencontrées. Et ces mêmes enseignants, ceux qui oublient de mettre une croix quand les devoirs ne sont pas faits, ceux qui accompagnent l'élève qui pleure pour s'assurer que tout va bien, ceux qui laissent sortir l'adolescente qui a ses premières règles sans poser des questions... Tous ces enseignants qui font la différence doivent aussi garder en tête qu'ils sont ceux vers qui, demain, les élèves se tourneront lorsqu'ils auront besoin de renouer le fil.
Merci à eux.
On se retrouve en commentaires pour échanger ou le mois prochain pour une nouvelle chronique.
